Des rives de la Méditerranée à l'Orient, de la Turquie aux sources du Gange, en suivant d'anciennes routes commerciales, parcourues par les caravanes depuis plusieurs millénaires, c'est à pied que Matthieu et Françoise dérouleront un long chemin. En 2016, le premier mouvement de cette aventure les a conduits d'Istanbul à Téhéran en traversant l'Anatolie, les rivages de la Mer Noire, la Géorgie et l'Arménie. En 2017, ils continueront leur route de Téhéran au bords de la Mer Caspienne ; puis après un transit rapide du Turkménistan, ils rejoindront l'Ouzbekistan dont la porte d'entrée sera Boukhara, traverseront Samarkand et termineront ce deuxième mouvement à Bishkek au Kirghizistan.

mercredi 15 février 2017

Vers Téhéran : les derniers pas

Karaj, le 13 novembre 2016. Nous entrons dans l’immense agglomération de Téhéran. Nous allons atteindre le but prévu de ce premier mouvement sur le chemin d’Istanbul à Haridwar. Il était évident que cette fin de voyage devait se faire entièrement à pied. Nous ressentons une excitation certaine. Dans deux jours, si tout va bien, nous arriverons à Téhéran. Dans cette ville, la route de la Soie nous fait un dernier clin d’œil par la présence du dernier caravansérail que nous avons vu avant la fin de notre trajet.


Depuis notre départ, notre cahier de route, à la façon d’une crédentiale, a consciencieusement enregistré nos étapes quotidiennes (tampon d’hôtel, messages des amis de rencontres, etc.). À Karaj, nous eûmes la surprise d’y voir fleurir un poème de Roumi apposé par le réceptionniste lettré de notre hôtel (voir article "Au pays des poètes et des musiciens"). C’est donc le cœur plein de poésie, la tête pleine d’espoir et avec un regain d’énergie que nous entamons ces dernières journées de marche.
Ce sera notre dernier effort et il s’avérera un des plus difficiles.
En effet, dès la sortie de Karaj, ville qui est en fait le prolongement de Téhéran, nous sommes confrontés à la difficulté, pour un marcheur, de parcourir cette mégalopole. Les bordures de routes et les trottoirs se font souvent plus minces que la largeur de nos chaussures. Heureusement, les surprises de rencontres extraordinaires sont toujours au rendez vous. C’est ainsi que, juste à l’entrée d’un axe routier ponctué d’activités commerciales et artisanales, nous sommes invités par un marchand de journaux à prendre le thé. Ce fut pour nous un moment rare de pouvoir découvrir le visage ouvert et souriant d’un kiosquier athlétique, passionné de montagne, littérature et  poésie (voir article "Au pays des poètes et des musiciens") qui nous donnera le baume au cœur et une impulsion inattendue pour nous jeter dans cette ultime partie.


Première étape : aller au seul hôtel abordable, précédemment identifié, sur le chemin en direction du quartier de Sharak-Garb à Téhéran où réside la famille qui nous accueillera.
Tout au long de cette journée, nous nous enfonçons en bordure du piémont du massif de l’Elborz dans les nouveaux quartiers poussant comme des villes champignons.  En regardant vers la montagne, ce ne sont que des immeubles en constructions, de hauteurs impressionnantes, grimpant à l’assaut des cotes et qui nous apparaissent comme des « Meccano » géants aux couleurs multicolores installés dans des paysages désertiques. La traversée de ces quartiers se fait au milieu de casernes, prisons, entrepôts, dans un ensemble mité de terrains vagues accentuant encore plus l’aspect déshumanisé de cette banlieue.



Vingt-cinq kilomètres plus tard, nous arrivons à l’hôtel que nous avions identifié, lequel était bizarrement localisé dans l’enceinte d’un institut universitaire centré sur les produits pétrochimiques et les polymères. Mauvaise pioche, car pour la première fois lors de notre parcours en Iran, l’hôtel s’est avéré entièrement complet. Là nous prenons conscience que les hôtels bon marché à proximité de Téhéran sont rares et extrêmement convoités par les groupes de touristes.
Le responsable de l’établissement, appelé en renfort par la réceptionniste consciente de nos difficultés, était en fait professeur de langue allemande à l’Université.  La plupart des établissements à vocation touristique emploient du personnel enseignant très qualifié leur permettant ainsi de  compléter leurs revenus. Nous avons souvent constaté, en discutant avec des jeunes iraniens, qu’avoir deux emplois voire davantage est un phénomène très courant en Iran. Très gentiment Majid (c’est le nom de notre interlocuteur) nous proposera de nous raccompagner à une station de métro proche afin de nous permettre de retourner à notre point de départ, après s’être assuré que nous pourrons de nouveau séjourner à l’hôtel de Karaj que nous avions quitté le matin même. Cela fait partie de la gentillesse et de l’hospitalité que nous avons toujours rencontrées en Iran.
Le lendemain nous reprenons le métro en sens inverse pour retrouver l’étape où nous nous étions arrêtés la veille. En attendant le train, notre regard s’est fixé sur une de ces affiches « humoristico-éducatives » comme on en trouve assez fréquemment dans les lieux publics en Iran et qui est plutôt surprenante pour un occidental. Un jeune ingénieur civil, rencontré sur le quai, nous expliquera dans un anglais parfait le sens du message écrit en farsi qui engage chacun à avoir une bonne hygiène dentaire afin ne pas gêner son entourage. Ne pas déranger les autres y compris par le soin de sa personne : une bonne chose est à méditer…


La progression de notre marche vers Téhéran se fait de plus en plus stressante. Les flux croissants de véhicules rendent le parcours de plus en plus problématique, haletant, difficile, voire angoissant. Nous n’avons encore pas été autant confronté au danger permanent qu’offre un tel maillage routier composé uniquement de voies rapides, d’autoroutes, de bretelles d’accès, … permettant aux véhicules des vitesses impressionnantes rendant toute marche pratiquement suicidaire. Aucun moyen nous permettra d’échapper à ce tracé absurde, inhumain pensé uniquement pour les véhicules : pas de petites rues offrant d’accueillants commerces, pas de vie de quartier, pas de piéton. Un seul Dieu, la voiture, véritable boulet roulant, zigzagant entre les voies, …et quelques piétons, dont deux marcheurs français, affrontant ces flots d’acier. 

(Courtesy Wikipedia)
 Rejoindre notre quartier nécessitera de couper moultes voies d’accès au milieu de voitures lancées à toute allure, sans aucune pitié pour celui ou celle qui prend le risque de traverser ; eh oui, nous ne sommes pas les seuls à taquiner la providence. On a presque l’impression de se retrouver à la feria de Pampelune lors de la San Firmin. À la fin de notre journée, nous étions devenus maîtres de l’exercice : attendre parfois longuement et enfin trouver le moment pour traverser ; calculer et minimiser les risques avant de se lancer. Et c’est ainsi que nous gagnons progressivement le quartier de Sharak Gharb où nous sommes attendus par notre ami Iranien, qui a passé sa journée quelque peu inquiet pour notre sécurité.
Heureusement sur notre chemin nous avons su profiter des abords aménagés des voies autoroutières ; ce seront nos seuls havres de paix ce jour là. Ce sera aussi sur ces petites pelouses que se feront nos dernières pauses ; un brin de repos pour calmer nos nerfs et revigorer notre concentration, exploitation bienvenue des derniers trésors de vivres stockés dans nos sacs.


Pour noircir le tableau, il faut dire que depuis deux jours, nous sommes plongés dans cet air particulièrement vicié par une pollution qui, à Téhéran, atteindra, alors, son niveau maximum. Une alerte pollution, celle-ci ayant atteint un niveau environ sept fois supérieur au niveau acceptable, amènera les autorités à prendre des mesures administratives pour les plus fragiles concernant aussi bien les établissements de santé que les écoles lesquelles seront d’ailleurs fermées durant cette période. C’est la première fois que nous verrons l’usage massif de masque de protection par la population souhaitant se préserver. Le problème de la pollution ici n’est pas nouveau. Téhéran fait partie des métropoles les plus polluées du monde. La présence de la chaîne de l’Alborz induisant un phénomène d’inversion thermique, a pour effet de fixer le nuage de pollution sans qu’il puisse se disperser. Par ailleurs, la faiblesse des transports en commun oblige les habitants à utiliser soit leurs propres véhicules soit des taxis pour se déplacer. Le nombre de voitures souvent anciennes ne transportent, pour près de 60% d’entre elles, qu’un seul passager. L’utilisation d’un carburant de mauvaise qualité, conséquence principalement de l’embargo, qui ne permet pas de moderniser les raffineries, est un autre facteur aggravant. Le problème semble si intense qu’on dénombre selon les autorités une moyenne de 27 décès par jour (source wikipedia : https://en.wikipedia.org/wiki/Environmental_issues_in_Tehran).
L’urgence de ce phénomène est telle que, depuis 2010, il est envisagé un plan pour dégorger l’agglomération de Téhéran, qui est par ailleurs une zone de forts risques sismiques, de relocaliser la capitale soit à Shahroud, Ispahan ou Semnan. Pour ce faire, 163 entreprises d’état seraient alors transférées en province ainsi que le parlement, et plusieurs universités. /…

(Courtesy Wikipedia)
 Aucune alternative de route à ce chemin démentiel ne nous sera possible pour ces derniers pas dans ce maelstrom routier. Mais, comme des marins nous serons guidés par le point de mire de la tour Milad, dépassant de 100 mètres la tour Eiffel dit-on, qui agit comme un phare pour arriver à bon port. Nous sortirons à la fois éprouvés par cette dernière épreuve mais aussi profondément heureux. C’est ainsi que nous serons accueillis à bras ouverts par Pirouz qui a fait une partie du chemin à notre rencontre ; Pirouz a été notre ange gardien soufi d’Iran ; il nous a si bien piloté comme routeur, nous adressant à ses merveilleux amis au long de la route (Amir et Soheil à Tabriz, Kasra à Qazvin) et ce soir-là à 16h, nous pouvons le découvrir pour la première fois.
Notre arrivée à Téhéran comme fin de notre premier mouvement depuis Istanbul sera aussi pour nous comme un prélude pour de nouvelles aventures sur notre route pour Haridwar.

Matthieu et Françoise